Ils ont traversé le feu
Depuis une semaine, je dors mal, voire très mal. Ce n’est pas la canicule qui m’empêche de dormir. C’est l’odeur âcre et forte de la fumée des incendies en Gironde et dans les Landes, si proches du Pays basque.
Mon métier, normalement, c’est de faire semblant de dormir pendant que Nadège travaille. De réclamer ma pâtée à six heures douze précises. De m’installer sur le clavier de mon humaine quand elle écrit trop longtemps.
Cette semaine, je n’ai envie de rien, car je suis effondré. À quelques centaines de kilomètres d’ici, les pins maritimes brûlent. Ces arbres immenses qui sentaient la résine et l’été. Ils partent debout, comme des allumettes plantées dans le sable, sans pouvoir se défendre contre ce feu qui les dévore sans état d’âme.
Dans les maisons, celles qui sentaient la lessive et le repas du soir, celles où des chats comme moi avaient leur coussin près du radiateur — le douillet, le refuge — ressemblent à une prison de flammes.
Certains des miens errent maintenant sur des sols encore chauds. Les coussinets à vif. Le pelage en morceaux, où la fumée est encore tenace. Les moustaches disparues. La bouche trop abîmée pour croquer quoi que ce soit. La gorge trop enrouée pour pouvoir miauler leur détresse. Épuisés pour survivre seuls.
Le pire, c’est leurs yeux qui piquent à cause de la fumée et des cendres. Ils scrutent la forêt qui se consume. Ils miaulent de chagrin. Ils cherchent leur humain de compagnie. En vain, car il a été évacué dans la précipitation, en les appelant, en les cherchant. En vain.
Parce que c’est comme ça qu’on dit, chez nous. Vous avez des animaux de compagnie. Nous avons des humains de compagnie. Beaucoup des nôtres ont perdu le leur.
De l’autre côté, des humains tournent en rond loin de chez eux. Plus de maison, plus de gamelle à remplir, plus personne à bichonner. Ça leur manque terriblement, je le sais : c’est ce qu’ils font toute la journée quand tout va bien.
Je pèse six kilos sept, et mon cerveau fait des orages. Certains jours, il décide tout seul, et je m’écroule sur le carrelage sans prévenir. Je sais ce que c’est, un corps qui ne répond plus. Je ne sais pas ce que c’est, brûler à l’intérieur.
Moi, je ne peux rien. Alors mon humaine fait ce qu’elle sait faire : des mots. Pour dire, pour ne pas détourner le regard, pour que la mémoire de ce qui brûle ne s’éteigne pas avec les flammes.
Je retourne surveiller la fenêtre, en pensant à tous les soldats du feu, à tous les animaux de la forêt, à toute la biodiversité carbonisée.
— Roswell, chat triste devant cette terre qui brûle partout.
